Bye bye l 'abeille
Le "Gaucho", insecticide accusé par les apiculteurs de faire perdre le nord aux abeilles, restera-t-il interdit sur les tournesols?

En allant butiner sur ses fleurs favorites (celles des arbres fruitiers comme le pom­mier, le cerisier ou le châtaignier; des petits fruits comme le cassis et le framboisier des oléagineux comme le tournesol et le colza; des légumes comme le melon et la tomate, et de quelques autres encore), l'abeille les pollinise, rendant de sonnants et trébuchants services aux agriculteurs. On a calculé qu'elle rapporte ainsi à la France autant que ses exportations de cognac... Les 82 000 apiculteurs recensés (dont 3 000 professionnels) et les amateurs de miel ne devraient donc pas être les seuls concernés par sa protection. Et pourtant... Dès l'arrivée en masse des insecticides organochlorés, dans les années 50, des milliers de ruches ont été détruites, notamment dans le Bassin parisien, où la culture du colza gagnait d'importantes surfaces. Le législateur a fini par prendre la mesure du danger, et depuis 1985 la loi protège les abeilles. Une Commission d'étude de la toxicité des produits antiparasitaires à usage agricole ou assimilé, plus couramment appelée Comtox, est censée étudier de près les preuves d'innocuité fournies par les industriels qui veulent lancer un nouvel insecticide, et vérifier notamment l'absence d'effets non intentionnels sur l'abeille. De plus, des textes interdisent aux agriculteurs de traiter leurs cultures durant la période de floraison et pendant la période de production du miellat consécutif aux attaques de pucerons. Cela n'empêche pas que surviennent régulièrement de nombreux « accidents » : des distraits aspergent malgré tout pendant la floraison ; des mélanges de produits inoffensifs entraînent des effets dévastateurs à tel ou tel endroit ; et des produits nocifs pour l'abeille réussissent à décrocher leur homologation... Le Gaucho est un insecticide pas comme les autres, et son inventeur, Bayer, multinationale allemande de la chimie et numéro un mondial de l'insecticide, en est très fier, qui affirme avoir dépensé près de 1 milliard de francs pour mettre au point sa substance active, l'imidaclopride. C'est en fait le prototype d'une nouvelle famille chimique apparentée à la nicotine, qui grâce à un «nouveau mode d'action neurologique » «présente un large spectre d'efficacité sur les insectes piqueurs-suceurs, les coléoptères, quelques diptères et lépidoptères, et en outre est dotée de propriétés systémiques. En effet l'agriculteur n'a pas besoin d'en asperger ses champs : il lui suffit d'acheter ses graines prétraitées (c'est-à-dire enrobées d'une légère pellicule de Gaucho) et de les semer (en avril). Aussitôt, la substance active « diffuse aux alentours, protégeant ainsi la plantule contre les ravageurs souterrains » (taupins), ensuite elle est absorbée principalement dans les racines puis véhiculée par la sève brute, et se répartit dans les feuilles au fur et à mesure de leur développement». Le produit se répand donc dans toute la plante, et gare aux pucerons (principaux parasites du tournesol) qui l'attaquent! Il agit de façon originale sur leur système ne­veux, ce qui provoque leur mort par tétanie ». Que d'avantages ! L'agriculteur n'a pas à manipuler le Gaucho. Il n'en faut guère que 50 grammes par hectare (contre un kilo pour les insecticides classiques). Son coût: 250 F par hectare. Il protège longtemps la plante, «jusqu'à 60 jours après le semis ». On est censé croire qu'ensuite il disparaît miraculeusement, et qu'il n'en reste donc plus trace dans le nectar et le pollen. Le Gaucho est classé Xn-R22, c'est-à-dire nocif en cas d'ingestion. Et s'il est réputé extrêmement toxique pour les abeilles, pas d'inquiétude : elles sont supposées ne jamais entrer en contact avec lui. Cet insecticide est donc une «révolution technique », et carrément le premier insecticide écolo qu'on ait jamais vu ! Il est d'ailleurs tellement miraculeux qu'on l'utilise aussi pour protéger la betterave, le mais, l'orge, le blé, que sous l'appellation Confidor la même imidaclopride zigouille (mais cette fois par aspersion) les pucerons des abricotiers, pêchers, poiriers, pommiers, etc., que sous l'appellation Provado les particuliers traitent leurs plantes d'ornement avec, etc. En France, le Gaucho est utilisé sur tournesol depuis 1993, date à laquelle il a reçu son autorisation provisoire de vente (APV). La plupart des nouveaux insecticides commencent en effet par recevoir cette APV accordée pour quatre ans par le ministère de l'Agriculture. A l'expiration de ce délai, ils sont soit homologués soit retirés de la vente, sur avis de la Comtox. Dès 1994, les apiculteurs de la région Centre commencent à soupçonner quelque chose. Jusque là, la miellée sur fleurs de tournesol, ce moment où les abeilles, obsédées par le nectar, se ruent sur les fleurs, était, dit l'un d'eux, « d'une telle beauté, d'une telle sérénité, que plus d'un copain citadin de passage chez nous en restait émerveillé». Les apiculteurs constatent que les abeilles qui butinent sur tournesol se mettent à déjanter. Elles restent plongées dans les fleurs anormalement longtemps quand elles s'en extirpent, elles se mettent à se gratter frénétiquement, comme prises de dé mangeaisons elles ratent leur atterrissage dans les ruches, à deux mêtres près ; elles deviennent faibles au point de ne plus pouvoir s'agripper à un brin d'herbe. Et elles finissent par disparaître dans la nature, comme Si elles ne retrouvaientjamais le chemin de la ruche. Sur 50 000 abeilles que compte une ruche en pleine activité, en trois jours il n'en reste plus la moitié. La récolte du miel s'effondre en proportion dans les régions au nord d'une ligne Bordeaux-Grenoble. Les apiculteurs alertent leurs députés, qui interpellent le ministre de l'Agriculture (alors Le Pensec), lequel demande une expertise à la Comtox, laquelle déclare qu'elle ne peut se prononcer sur la responsabilité du Gaucho en l'absence d'études ad hoc. Al'époque, Bayer prend tout cela de très haut. Ces accusations sont «sans fondement scientifique ». Il s'agit d'une « campagne de rumeurs et de dénigrement». Les études d­montrent qu'il n'y a « aucun résidu de Gaucho, ni dans la fleur, ni dans l'abeille, ni dans le miel de tournesol». Les ap­culteurs risquent d'« inquiéter inutilement les consommateurs et de les détourner du miel français ». Ils feraient bien de « mettre en cause leur propre savoir-faire ». Des rustres incompétents et suicidaires, en quelque sorte.. Mais ces derniers n'en démordent pas, et le ministère de l'Agriculture finit par se décider à mener à partir du début 1998 une expérience grandeur nature. Le Gaucho est interdit sur tournesol dans trois départements (Deux- Sèvres, Indre et Vendée), sur le territoire desquels sont choisies quatre zones expérimentales comprenant chacune un site traité au Gaucho et un site non traité. Et t'on compare le comportement des abeilles tout en menant parallèlement des travaux en laboratoire. L'étude dure cinq mois, coûte 6 millions de francs et mobilise une dizaine de chercheurs de l'lnra et du CNRS sous contrôle d'un comité de pilotage où sont représentées toutes les parties concernées, Bayer y compris. La lumière va-t-elle en jaillir? Non : sur le terrain, « aucun phénomène de type brutal (dépopulation, effondrement de miellée) « n'est observé, et aucune différence notable n'apparaît entre les sites traités et ceux non traités. En revanche, des « effets significatifs « sont observés en laboratoire. Le Gaucho serait nocif en labo et inoffensif dans la nature ? Aberrant... Chez Bayer, on crie victoire, et on affirme que la démonstration est faite de l'innocuité du Gaucho. Mais les apiculteurs ont évidemment une vision moins optimiste des choses: « Pour nous, les essais sur le terrain sont nuls et non avenus «, affirme Philippe Vermandere, l'un de leurs porte-parole, qui s'étonne que des résidus du Gaucho aient été retrouvés dans les parcelles non traitées des sites témoins. « Cela prouve que sa rémanence (durée de vie) est bien supérieure à celle annoncée ! Et retire toute valeur à ces essais comparatifs. « De plus, « l'étude prouve que même à des doses infinitésimales de quelques ppb (partie par milliard) il provoque des troubles de comportement chez l'abeille Pour eux, pas de doute : le principe de précaution doit s'appliquer au Gaucho, il faut donc l'interdire. Plus de mille apiculteurs manifestent en ce sens près de la tour Eiffel... Pour la Comtox, dont le ministre suit en général les avis les yeux fermés, cette étude n'ayant pas permis de « conclure à un effet indésirable», mais n'ayant pas non plus abouti à « exclure totalement « l'action de cet insecticide, l'interdiction est exclue, et il est urgent d'attendre. Janvier 1999, coup de théâtre le ministre Glavany suspend pour deux ans le Gaucho sur tournesol, demande à Bayer d'en démontrer l'innocuité et commande des études à ses services. Le 23 avril, Bayer, estimant son manque à gagner annuel à 50 millions de francs, attaque la décision du ministre devant le Conseil d'Etat et réclame la levée de l'inter­diction. Une demi-douzaine d'autres firmes se joignent à elle, dont les semenciers Monsanto, Force Limagrain et Pioneer Semences, arguant du fait que leurs semences prétraitées sont désormais invendables. Panique à bord c'est la première fois que le principe de précaution est appliqué à un insecticide. Et Si les 7 000 pesticides autorisés en France allaient eux aussi être remis en cause ? A la fin de l'année, le Conseil d'Etat déboute Bayer. Lequel, de son côté, fait tout pour propager l'idée que les disparitions d'abeilles ne sont pas dues au Gaucho mais peuvent s'expliquer par de nombreuses autres causes, qu'il détaille dans un opuscule maison. Il y a d'abord le fameux varroa, un acarien apparu en France en 1982, qui s'introduit généralement dans les ruches accroché à une butineuse, pond des oeufs et se met à détruire les larves. Quelques années lui suffisent pour vider une ruche. La « maladie noire «, due à un virus (dit» virus de la paralysie chrc nique «), s'attaque quant à elle au système digestif et au système nerveux de l'abeille. Un autre virus, celui de la paralysie aiguè, rendu pathogène par le décidément redoutable varroa, peut lui aus­Si tuer une abeille en quelques jours. Ajoutons-y la spiroplasmose, la loque américaine et la loque européenne, la nosémose (une forme de dysenterie>, l'acariose (un aca­rien qui provoque l'asphyxie), l'ascosphérose, l'aspergillose, et pour faire bonne mesure les « hivers trop rigoureux «, les « printemps pluvieux», l'urbanisation, la pollution atmosphérique... A se demander par quel miracle il reste encore des abeilles sur terre Cependant, cahincaha, malgré les finances difficiles à débloquer et les guéguerres entre organismes, le ministère de l'Agriculture lance des études sur le Gaucho, que mènent l'lnra, le CNRS, le Cneva et le Cetiom... Début 2001, nouveau suspense : au vu de ces études et après deux ans de suspension du Gaucho sur tournesol, le ministre de l'Agri­culture Glavany va4-il en prononcer l'interdiction définitive ou lui donner un nouveau feu vert ? Patatras: il conclut des études qu'il ne faut surtout rien en conclure. Et, tout en prolongeant pour deux ans la suspension du Gaucho, demande à un «comité d'experts indépendants » une «enquete épidémiologique de grande envergure»! Du coup, les apiculteurs sont furibonds. D'abord, ils sont persuadés qu'une étude épidémiologique ne pourra qu'embrouiller les choses: «Elle mettra l'accent sur des paramètres d'ordre pathologique, c 'est-à-dire les maladies des abeilles, note Philippe Vermandere. Mais comment croire à une maladie qui viendrait avec la floraison des champs de tournesol pour disparaître aussitôt ces champs défleuris ? Une intoxication n 'est pas une maladie... « Plus rageant: ils estiment que les études effectuées ont établi trois faits accablants justifiant l'interdiction définitive de l'insecticide. Primo : l'imidaclopride ne disparaît pas de la plante au bout de 60 jours, comme le disait Bayer; il en reste lors de la floraison, qui a lieu 70 à 90 jours après le semis, donc dans le nectar et le pollen, à des quantités infimes de 2 à 3 ppb. Deuzio justement, il est désormais établi que l'imidaclopride a des effets délétères à ces doses de 3 ppb (c'est-àdire trois milliardièmes de gramme pour un gramme), et non 5 000 ppb comme l'affirmait Bayer. Tertio, l'imidaclopride reste jusqu'à trois ans dans le sol (là encore, beaucoup plus que ce qu'annonçait Bayer dans son dossier de demande d'homologation), et ce de manière suffisamment prégnante pour qu'un tournesol cultivé dans un sol traité trois ans auparavant en présente encore autant de traces dans son pollen... Au lieu de se dégrader, il s'accumule et en cela contrevient à la directive européenne 91/414, qui régit notamment la rémanence des insecticides. Ce bilan semble accablant, non ? Non : ni la Comtox, ni Glavany, ni évidemment Bayer n'y sont sensibles. Gérard Eyries, son « marketing manager», continue d'affirmer qu'il ne prouve aucunement la culpabilité du Gaucho, selon lui «absolument sans danger et sans risque ». Et que Si Bayer n'a jamais rendu publics les résultats de ses propres études, c'est pour «ne pas alimenter la polémique ». La Comtox, elle, note que les résultats étant «incomplets et imprécis », et leur interprétation difficile, il est impossible de conclure. Du coup, Glavany lance une nouvelle étude Et les agriculteurs portent plainte contre X. On en est là aujourd'hui. Cette histoire est exemplaire à deux titres. D'abord elle pointe une grave lacune: habituée à travailler sur les dossiers présentés par les industriels de la chimie, l'administration est incapable de mener à bien des contrôles a posteriori. Que le ministre de l'Agriculture (et ses orga­nismes de recherche) lance par trois fois des études pour affirmer au vu de leurs résultats qu'elles ont été mal faites et qu'on n'en peut rien tirer, estce bien sérieux ? Pour les amis des abeilles, la chose est claire: l'administration ne veut pas gâcher les chances de l'imidaclopride, prototype d'une nouvelle race d'insecticides qui devait détrôner les précédents. Elle agit ainsi sous l'influence des industriels de l'agrochimie, avec qui elle travaille main dans la main depuis des années pour le plus grand bien de l'agriculture productiviste. Du coup, elle traite les apiculteurs (économiquement marginaux) par le mépris, comme l'affirme Henri Clément, patron de l'Unaf: «Nous avons toujours été perçus comme des empêcheurs de tourner en rond. » Et d'en fournir cette preuve effarante : « Les 50 experts de la Comtox, dont aucun n 'est apidologiste, se sont soigneusement abstenus de consulter leur groupe de travail dénommé "groupe abeilles ', qui reunit en son sein la plupart des apidologistes français ! » Cet­te histoire rappelle, dans un registre pas Si éloigné, celle des malades du sida qui ont dû batailler pour faire admettre aux mandarins de la médecine qu ayant développé leur propre expertise du virus ils avaient droit à la parole... L'affaire du Gaucho montre aussi que dans le domaine des pollutions invisibles dues aux pesticides, où les doses de poison infinitésimales induisent des intoxications sournoises, toute latitude sera laissée aux experts d'ergoter, aux fonctionnaires de fermer les yeux et aux politiques de noyer le poison tant que n'existeront pas de vrais garde-fous, des dispositifs de traçabilité, des structures de surveillance de la santé publique et de l'envi­ronnement. On en est encore loin : la toute nouvelle Agence française de sécurité sa­nitaire de l'environnement (Afsse), dont ce serait le rôle, est quasiment dépourvue de moyens. Les abeilles n'ont pas fini d'en baver.

Article issu de Les dossiers du Canard enchainé, N°80 - JUILLET 2001